mercredi 14 janvier 2009

Libérer les Palestiniens des mensonges de Bernard-Henri Lévy

samedi 10 janvier 2009, par Alain Gresh

Il manquait encore sa voix dans le débat. Il vient enfin de s’exprimer dans un texte exemplaire paru dans Le Point, « Libérer les Palestiniens du Hamas ». Exemplaire ? oui, car, comme celui d’André Glucksmann, il résume tous les mensonges, toute la mauvaise foi de ceux qui pensent que, au-delà de telle ou telle erreur, la politique d’Israël doit être défendue contre ses ennemis, contre les barbares qui menacent de le submerger. Ce bloc-note mérite donc une analyse de texte détaillée (je mets en gras les citations de BHL).

« N’étant pas un expert militaire, je m’abstiendrai de juger si les bombardements israéliens sur Gaza auraient pu être mieux ciblés, moins intenses. »

Etrange argument. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste militaire pour savoir si des actions violent ou non le droit international : un philosophe pourrait faire l’affaire... Car les déclarations confirmant ce viol sont multiples.

« N’ayant, depuis des décennies, jamais pu me résoudre à distinguer entre bons et mauvais morts ou, comme disait Camus, entre “victimes suspectes” et “bourreaux privilégiés”, je suis évidemment bouleversé, moi aussi, par les images d’enfants palestiniens tués. »

« Cela étant dit, et compte tenu du vent de folie qui semble, une fois de plus, comme toujours quand il s’agit d’Israël, s’emparer de certains médias, je voudrais rappeler quelques faits. »

Bien sûr, personne, ne peut accepter la mort d’un enfant, où qu’il soit, mais admirez le « cela étant dit »... qui laisse supposer que cette mort s’explique par le contexte.

« 1. Aucun gouvernement au monde, aucun autre pays que cet Israël vilipendé, traîné dans la boue, diabolisé, ne tolérerait de voir des milliers d’obus tomber, pendant des années, sur ses villes : le plus remarquable dans l’affaire, le vrai sujet d’étonnement, ce n’est pas la “brutalité” d’Israël — c’est, à la lettre, sa longue retenue. »

Il suffit de comparer le nombre de morts palestiniens et israéliens (avant les combats actuels) pour mesurer la « longue retenue ». En réalité, les bombardements sur Gaza n’ont jamais cessé, sinon pendant le cessez-le-feu signé le 19 juin 2008. Et que dire de la « longue retenue » des Palestiniens qui vivent sous occupation depuis 40 ans... Car, il faut le rappeler, l’origine de la résistance ce n’est ni le Fatah, ni l’OLP ni le Hamas, mais l’occupation, qui suscite toujours la résistance.

« 2. Le fait que les Qassam du Hamas et, maintenant, ses missiles Grad aient fait si peu de morts ne prouve pas qu’ils soient artisanaux, inoffensifs, etc., mais que les Israéliens se protègent, qu’ils vivent terrés dans les caves de leurs immeubles, aux abris : une existence de cauchemar, en sursis, au son des sirènes et des explosions — je suis allé à Sdérot, je sais. »

Bernard-Henri Lévy est allé à Sdérot (alors qu’en Géorgie, il a pu écrire des affabulations sur des lieux où il ne s’était jamais rendu), on n’en doute pas. Mais est-il jamais allé à Gaza ? A-t-il vu dans quelles conditions vivent les Palestiniens, depuis des dizaines d’années ? Interviewée par la télévision, une habitante de Gaza, à qui l’on demandait si elle rendait le Hamas responsable de ce qu’elle subissait, répondait en substance : il y avait des bombardements avant l’arrivée du Hamas et il y en aura après ; tout cela n’est que prétexte.

« 3. Le fait que les obus israéliens fassent, à l’inverse, tant de victimes ne signifie pas, comme le braillaient les manifestants de ce week-end, qu’Israël se livre à un “massacre” délibéré, mais que les dirigeants de Gaza ont choisi l’attitude inverse et exposent leurs populations : vieille tactique du “bouclier humain” qui fait que le Hamas, comme le Hezbollah il y a deux ans, installe ses centres de commandement, ses stocks d’armes, ses bunkers, dans les sous-sols d’immeubles, d’hôpitaux, d’écoles, de mosquées-efficace mais répugnant. »

Ce qui est répugnant, c’est la disproportion des forces. Comme le dit le philosophe (un vrai, celui-là) Michael Walzer, que j’ai déjà cité, « le tir au pigeon n’est pas un combat entre combattants. Lorsque le monde se trouve irrémédiablement divisé entre ceux qui lancent les bombes et ceux qui les reçoivent, la situation devient moralement problématique ».

Quant au fait que les combattants du Hamas se terrent dans les écoles ou les mosquées, il s’agit souvent de pure propagande, comme le prouve l’exemple de l’école de l’Unrwa bombardée par l’armée israélienne. Chaque fois que des observateurs neutres ont pu se rendre sur place, ils ont constaté que les allégations israéliennes étaient mensongères. On comprend que le gouvernement israélien refuse l’entrée du territoire aux journalistes étrangers.

D’autre part, rappelons que Gaza est un tout petit territoire, avec la plus forte densité de population au monde. Où sont censés s’installer les combattants ? Doivent-ils aller au-devant des troupes israéliennes pour servir de cible ? Qui pourrait reprocher aux insurgés parisiens de 1848 ou de 1870 d’avoir construit des barricades dans les rues de la capitale ? Et je rajoute, comme le fait dans un magnifique texte daté du 10 janvier, le militant pacifiste israélien Uri Avnery, « How many divisions? »

« Il y a soixante-dix ans, durant la seconde guerre mondiale, un crime haineux a été commis dans la ville de Leningrad. Durant plus d’un millier de jours, un gang d’extrémistes appelé "l’armée rouge" a tenu en otage des millions d’habitants de la ville, et provoqué des représailles de la Wehrmacht allemand en se cachant au milieu de la population. Les Allemands n’avaient pas d’autre choix que de bombarder la population et d’imposer un blocus total provoquant la mort de centaines de milliers de personnes. (…) Voilà ce qu’on aurait pu lire dans les livres d’histoire si les Allemands avaient gagné la guerre. »

« 4. Entre l’attitude des uns et celle des autres il y a, quoi qu’il en soit, une différence capitale et que n’ont pas le droit d’ignorer ceux qui veulent se faire une idée juste, et de la tragédie, et des moyens d’y mettre fin : les Palestiniens tirent sur des villes, autrement dit sur des civils (ce qui, en droit international, s’appelle un “crime de guerre”) ; les Israéliens ciblent des objectifs militaires et font, sans les viser, de terribles dégâts civils (ce qui, dans la langue de la guerre, porte un nom — “dommage collatéral” — qui, même s’il est hideux, renvoie à une vraie dissymétrie stratégique et morale). »

Dissymétrie stratégique ? Incontestablement. Un dirigeant du FLN algérien Larbi Ben M’hidi, arrêté durant la bataille d’Alger en 1957 (puis assassiné), et à qui des journalistes français reprochaient d’avoir posé des bombes dans des cafés, répondait : « Donnez-moi vos Mystère, je vous donnerai mes bombes ». Si placer des bombes dans un café est condamnable, que faut-il dire des bombes larguées d’un avion sur des populations civiles ?

Dissymétrie morale ? Les punitions collectives infligées depuis des années à Gaza sont, selon Richard Falk, envoyé des Nations unies dans les territoires palestiniens, « un crime contre l’humanité ». Que dire alors de ce qui se passe depuis...

Parlant de ses négociations avec le gouvernement sud-africain et de ses demandes d’arrêter la violence, Nelson Mandela écrit : « Je répondais que l’Etat était responsable de la violence et que c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. » (Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Livre de Poche, p. 647)

« 5. Puisqu’il faut mettre les points sur les i, on rappellera encore un fait dont la presse française s’est étrangement peu fait l’écho et dont je ne connais pourtant aucun précédent, dans aucune autre guerre, de la part d’aucune autre armée : les unités de Tsahal ont, pendant l’offensive aérienne, systématiquement téléphoné (la presse anglo-saxonne parle de 100 000 appels) aux Gazaouis vivant aux abords d’une cible militaire pour les inviter à évacuer les lieux ; que cela ne change rien au désespoir des familles, aux vies brisées, au carnage, c’est évident ; mais que les choses se passent ainsi n’est pas, pour autant, un détail totalement privé de sens. »

Ce que notre « philosophe » oublie, c’est qu’Israël, qui appelle les gens à quitter leur maison, ne les laisse pas vraiment aller ailleurs. Le Haut-commissaire pour les réfugiés remarquait que c’était le seul conflit du monde où on interdisait aux populations civiles de quitter leur territoire. Et ceux qui se réfugient dans des lieux soi-disant sûrs sont victimes des bombardements, comme les 40 civils tués dans une école de l’Unrwa. On peut noter que, selon Chris Gunness, le porte-parole de l’Unrwa, l’armée israélienne a reconnu qu’aucun tir n’était venu de cette école.
Un indice, parmi tant d’autres, du comportement de l’armée israélienne est donné par le CICR, qui fait, en général, preuve d’une grande réserve.

« Dans l’après-midi du 7 janvier, quatre ambulances du Croissant-Rouge palestinien et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ont réussi à obtenir pour la première fois l’accès à plusieurs maisons touchées par les bombardements israéliens dans le quartier de Zeitoun, à Gaza. »

« Le CICR avait demandé depuis le 3 janvier que les ambulances puissent accéder à ce quartier en toute sécurité, mais il n’a obtenu l’autorisation des Forces de défense israéliennes que l’après-midi du 7 janvier.Dans une des maisons, l’équipe du CICR et du Croissant-Rouge palestinien a découvert quatre petits enfants à côté de leurs mères respectives, mortes. Ils étaient trop faibles pour se lever tout seuls. Un homme a également été trouvé en vie, trop faible pour se mettre debout. Au total, au moins 12 corps gisaient sur des matelas. »

« Dans une autre maison, l’équipe de secours du CICR et du Croissant-Rouge palestinien a découvert 15 survivants de l’attaque, dont plusieurs blessés. Dans une troisième maison, l’équipe a trouvé trois autres corps. Des soldats israéliens occupant un poste militaire à 80 mètres de cette maison ont ordonné à l’équipe de secours de quitter la zone, ce qu’elle a refusé de faire. Plusieurs autres postes des Forces de défense israéliennes se trouvaient à proximité, ainsi que deux tanks. »

« “Cet incident est choquant, a déclaré Pierre Wettach, chef de la délégation du CICR pour Israël et les territoires palestiniens occupés. Les militaires israéliens devaient être au courant de la situation, mais ils n’ont pas porté secours aux blessés. Ils n’ont pas non plus fait en sorte que le CICR ou le Croissant-Rouge palestinien puissent leur venir en aide.” »
(...)

« Le CICR a été informé que davantage de blessés avaient trouvé refuge dans d’autres maisons détruites du quartier. Il demande à l’armée israélienne de lui permettre immédiatement, ainsi qu’aux ambulances du Croissant-Rouge palestinien, d’accéder en toute sécurité à ces maisons et de chercher d’autres blessés. Les autorités israéliennes n’ont toujours pas confirmé au CICR qu’elles lui autoriseraient l’accès. »

« Le CICR estime que dans le cas présent, l’armée israélienne n’a pas respecté son obligation de prendre en charge les blessés et de les évacuer, comme le prescrit le droit international humanitaire. Il juge inacceptable le retard avec lequel l’accès a été donné aux services de secours. »

On pourra aussi regarder le témoignage bouleversant d’un médecin norvégien, Mads Gilbert, pris sous les bombes. Lire aussi le décryptage en français : « C’est une guerre totale contre la population civile palestinienne ».

« 6. Et quant au fameux blocus intégral, enfin, imposé à un peuple affamé, manquant de tout et précipité dans une crise humanitaire sans précédent (sic), ce n’est, là non plus, factuellement pas exact : les convois humanitaires n’ont jamais cessé de passer, jusqu’au début de l’offensive terrestre, au point de passage Kerem Shalom ; pour la seule journée du 2 janvier, ce sont 90 camions de vivres et de médicaments qui ont pu, selon le New York Times, entrer dans le territoire ; et je n’évoque que pour mémoire (car cela va sans dire-encore que, à lire et écouter certains, cela aille peut-être mieux en le disant...) le fait que les hôpitaux israéliens continuent, à l’heure où j’écris, de recevoir et de soigner, tous les jours, des blessés palestiniens. »

Ce qui est difficile, quand on est philosophe, c’est de se renseigner et de descendre du ciel abstrait des idées pour s’intéresser au concret. Le nombre de camions qu’il indique est absolument dérisoire quand on connaît les besoins de Gaza. Normalement, il transite 500 camions par jour pour nourrir la population ; le blocus israélien ayant commencé dès le 5 novembre (après qu’Israël eut rompu la trêve en intervenant directement à Gaza), il n’est passé que 23 camions au cours du mois de novembre. Et ce blocus s’est intensifié avant les combats : la population était affamée et les hôpitaux sous-équipés. Que quelques dizaines de camions aient pu passer après, grâce à quelques déclarations fortes des Nations unies, ne change pas la situation.

« Très vite, espérons-le, les combats cesseront. Et très vite, espérons-le aussi, les commentateurs reprendront leurs esprits. Ils découvriront, ce jour-là, qu’Israël a commis bien des erreurs au fil des années (occasions manquées, long déni de la revendication nationale palestinienne, unilatéralisme), mais que les pires ennemis des Palestiniens sont ces dirigeants extrémistes qui n’ont jamais voulu de la paix, jamais voulu d’un Etat et n’ont jamais conçu d’autre état pour leur peuple que celui d’instrument et d’otage (sinistre image de Khaled Mechaal qui, le samedi 27 décembre, alors que se précisait l’imminence de la riposte israélienne tant désirée, ne savait qu’exhorter sa “nation” à “offrir le sang d’autres martyrs” — et ce depuis son confortable exil, sa planque, de Damas...). »

Rappelons, encore une fois, que c’est l’armée israélienne qui, dans la nuit du 4 au 5 novembre, a violé le cessez-le-feu par une incursion qui a provoqué la mort de quatre Palestiniens. Et que, d’autre part, Israël n’a jamais respecté une des clauses de l’accord qui était l’ouverture des points de passage entre Israël et Gaza, contribuant ainsi à affamer la population.

Mais, surtout, qu’est-ce qui empêche la signature de la paix ? Rappelons que, pendant plusieurs années, les dirigeants israéliens ont affirmé que le seul obstacle à un accord était Yasser Arafat. Après sa mort, Mahmoud Abbas (Abou Mazen) a été élu. Il a été salué en Israël, aux Etats-Unis et en Europe comme un dirigeant modéré. Cela fait quatre ans qu’il est président, cela fait quatre ans qu’il négocie au nom de l’Autorité palestinienne avec le gouvernement israélien. Le Hamas n’était pas partie prenante de ces négociations, et pourtant elles ont échoué, parce qu’Israël refuse l’application des résolutions des Nations unies, le retrait des territoires occupés en 1967. Tous les Etats arabes ont accepté l’initiative de paix du roi Abdallah proposant l’échange de la paix contre les territoires, et Israël a encore refusé...

« Aujourd’hui, de deux choses l’une. Ou bien les Frères musulmans de Gaza rétablissent la trêve qu’ils ont rompue et, dans la foulée, déclarent caduque une charte fondée sur le pur refus de l’“entité sioniste” : ils rejoindront ce vaste parti du compromis qui ne cesse, Dieu soit loué, de progresser dans la région-et la paix se fera. Ou bien ils s’obstinent à ne voir dans la souffrance des leurs qu’un bon carburant pour leurs passions recuites, leur haine folle, nihiliste, sans mots-et c’est non seulement Israël, mais les Palestiniens, qu’il faudra libérer de la sombre emprise du Hamas. »

Comment faut-il les libérer ? Rappelons que la majorité des Palestiniens a voté pour le Hamas dans des élections libres suscitées par les Etats-Unis et l’Union européenne. Ils ont voté pour protester contre l’incurie de l’OLP et contre l’échec du processus d’Oslo que le Fatah avait prôné. Au nom de « nos valeurs », nous avons refusé le verdict des urnes... Le peuple vote mal, changeons-le. Ou plutôt, imposons-lui une bonne dictature ou une bonne occupation qui le civilisera. C’était le raisonnement des Soviétiques quand ils sont intervenus en Afghanistan en décembre 1979, et que Georges Marchais évoquait « le droit de cuissage ». Faut-il s’étonner que Philippe Val, dans son éditorial de Charlie Hebdo, « Gaza : la colombe, le faucon et le vrai con », évoque cette invasion : « Les Soviétiques eux-mêmes, en 1979, avaient senti le danger (l’islamisme), et, à tort ou à raison (sic), avaient envahi l’Afghanistan. » Voici revenu le temps du colonialisme : nous allons civiliser tous ces indigènes qui acceptent le droit de cuissage, la polygamie, le voile, etc., et les libérer de la sombre emprise des intégristes.

jeudi 8 janvier 2009

Le Hamas face à Israël : quelles chances ?

380 morts, 1750 blessés depuis samedi… et les chiffres ne sont encore que provisoires. La « guerre sans merci » déclarée par Israël au Hamas dans la bande de Gaza est sanglante et ne laisse ni le mouvement ni sa population civile indemnes. Aude Signoles*, enseignante-chercheur à l’IISMM (Institut d’études sur l’islam et les sociétés du monde musulman) à la Réunion et spécialiste de la question palestinienne, dresse pour Saphirnews un état des lieux du Hamas et son avenir au moment où Israël intensifie sa politique de répression envers ce mouvement. Interview.

Aude Signoles est enseignante-chercheur à l’IISMM


Saphirnews : Quelles marges de manœuvre disposent le Hamas à l’heure actuelle ?


Aude Signoles : Face aux attaques israéliennes du moment, le Hamas n’a pas beaucoup de marges de manœuvre. Cependant, la politique israélienne face au mouvement n’est pas nouvelle. Son but est de le marginaliser de la scène politique palestinienne à tout prix, voire de le court-circuiter. Depuis les élections législatives de janvier 2006, Israël a toujours voulu faire sans lui, en utilisant la voie politique –en faisant en sorte que le Hamas soit boycotté par la scène internationale - et militaire – en arrêtant des dirigeants du mouvement ou en les assassinant. De plus, les raids actuels contre Gaza correspondent à une période préélectorale israélienne pendant laquelle chaque candidat au poste de Premier ministre fait de la surenchère pour montrer qu’il est capable de mettre le Hamas à plat et donc de protéger ses citoyens. Le Hamas ne fait que subir une politique sur laquelle il n’a aucune prise. On dit partout que la stratégie militaire israélienne ne fait finalement que renforcer le Hamas. Qu’en est-il vraiment ? Quel soutien obtient-il de la population ? Les Israéliens pensent qu’en détériorant la situation économique et humanitaire des Palestiniens, ces derniers en voudront au Hamas et arrêteront de le soutenir. La situation humanitaire est catastrophique à Gaza. Or, le soutien des Palestiniens de Gaza au mouvement n’a jamais été aussi fort. La population rend responsable Israël de ses malheurs et non le Hamas, qu’elle estime être le seul parti capable de défendre leurs droits. La colère palestinienne est là et la majeure partie de la population soutient les tirs de roquettes même si elle paye un lourd tribut. De plus, le Fatah est complètement discrédité à Gaza car la population voit bien que la voie de la négociation avec les Israéliens ne marche pas du tout. La conférence d’Annapolis a suscité quelques espoirs de reprise des négociations mais n’a aboutit à rien. Aucun droit politique ne leur a été reconnu ni aucun Etat palestinien n’est en vue.


Et du côté de la Cisjordanie, quel soutien populaire obtient le Hamas ?


Actuellement, il y a une véritable répression politique du Fatah envers les proches du Hamas. Les gens hésitent à revendiquer leur appartenance au mouvement par peur. Mais il ne faut pas oublier que la même chose s’est produite à Gaza dans l’autre sens. Des cadres du Fatah ont été violement remplacés par ceux du Hamas lors de leur prise de pouvoir en force en juin 2007. Les raids israéliens à Gaza ne favorisent t-il pas justement l’unité nationale ? Si oui, quel avenir possible ? Lors des bombardements contre Gaza en 2006, une forte solidarité entre Palestiniens de Cisjordanie et les Gazaouis s’étaient nouées. Les conditions de vie de ces derniers sont encore plus compliquées. Mais progressivement, les Palestiniens de Cisjordanie ont moins réagi qu’avant parce qu’ils sont préoccupés par leur propre quotidien. Une véritable scission politique entre ces deux territoires s’est opérée. Il y a eu pourtant pas mal de réactions ces derniers temps en Cisjordanie… La situation pourrait-elle changer d’ici peu sachant que Mahmoud Abbas (président de l’Autorité palestinienne, ndlr) devrait quitter le pouvoir d’ici le 9 janvier ? Personne parmi les dirigeants politiques aujourd’hui n’imagine un futur séparé entre la bande de Gaza et la Cisjordanie. Mais il y a la réalité qui montre que l’on va de plus en plus vers une gestion politique séparée - surtout depuis juin 2007. Le Fatah bloque toute perspective de dialogue national malgré les demandes incessantes du Hamas. La mise en place d’un nouveau gouvernement d’union nationale est demandée par le Hamas, mais rejetée jusqu’à présent par M. Abbas. Le Hamas souhaite la réouverture du dialogue et n’a jusqu’à présent pas remis en cause le rôle de président de M. Abbas (du Fatah, ndlr) car il considère qu’il a été élu légitimement en 2005.



De quels moyens financiers et militaires disposent aujourd’hui le Hamas ?


Il est difficile de savoir comment le Hamas s’organise à Gaza, fermée aux journalistes et aux chercheurs depuis plusieurs mois. Ce qu’on peut en dire du point de vue économique, c’est que le commerce de contrebande s’est institutionnalisé dans le territoire et que les tunnels creusés entre la bande de Gaza et l’Egypte sont la seule porte qui permette à Gaza de respirer un peu face au blocus sévère qu’Israël impose à ce territoire. Sur le plan financier, le Hamas vit grâce aux dons de la zakat effectués dans le cadre des mosquées. Ces dons proviennent de la population palestinienne de l’intérieur, de la diaspora et d’organisations musulmanes dans le monde. Les aides sont essentiellement privées. S’ajoute une petite aide étatique de l’Iran. La Syrie n’aide pas financièrement le Hamas mais accueille ses dirigeants politiques depuis 2005. Sur le plan militaire, on ne sait pas grand-chose des capacités et forces de frappe du mouvement. Mais le Hamas n’a aucun mal à trouver des recrues parmi la population, désespérée par la situation. De nombreux points de vue se confrontent aujourd’hui au sein du Hamas. Existe-t-il des risques de démembrement du mouvement ? Comme tout mouvement politique, le Hamas n’est pas un mouvement homogène. Il existe parfois des divergences entre la branche politique et militaire mais elles sont mineures et ne risquent pas de scinder en deux le mouvement. Depuis sa création en 1987, une très grande liberté d’expression est laissée aux militants. La démocratie interne a toujours existé au sein du mouvement.



Le fait que les dirigeants du Hamas comme Khaled Mechaal, son chef, soient en exil ne complique t-il pas les choses pour le Hamas ? Pensez-vous qu’une troisième Intifada (soulèvement populaire contre Israël, ndlr) que Khaled Mechaal a appelé de ses voeux est possible ?


Depuis juin 2007, les décisions au sein du Hamas se prennent davantage dans la bande de Gaza qu’à l’extérieur. Mais beaucoup des cadres dirigeants du mouvement sont en prison aujourd’hui. C’est le cas notamment de nombreux députés (élus en 2006) et de ministres Hamas. C’est le cas également de responsables d’associations caritatives, d’imams, de leaders syndicaux proches du Hamas. Israël s’en prend davantage aux têtes pensantes du mouvement qu’aux petits militants prêts à faire des attentats suicides. On peut craindre une reprise des attentats suicides dans un proche avenir à partir de la Cisjordanie plus que de la bande de Gaza, mais je ne pense pas qu’on se dirige vers une troisième Intifada, car pour cela, il faudrait que la résistance palestinienne à l’occupation israélienne soit organisée et structurée. Or, dans le contexte de désunion nationale actuelle, cela paraît difficile. Les dirigeants arabes sont très frileux quand on parle du Hamas. Pourquoi ? Que peut-on attendre d’eux pour le peuple palestinien ? Les positions des Etats arabes diffèrent d’un cas à l’autre mais beaucoup sont très embêtés. Le soutien populaire à la cause palestinienne existe depuis longtemps dans ces pays. Nombre de dirigeants sont très dépendants d’une aide financière américaine - c’est notamment vrai pour l’Egypte et la Jordanie - et ne peuvent donc pas prendre de positions ouvertement trop «pro-palestiniennes ». Par ailleurs, pour ce qui concerne l’Egypte, soutenir le Hamas, c’est soutenir les Frères musulmans qui sont une vraie force politique d’opposition dans le pays. Aujourd’hui, certains dirigeants israéliens souhaitent revenir à la situation d’avant 1967 lorsque la Jordanie contrôlait la Cisjordanie et l’Egypte, Gaza. Des officiels ont déjà demandé explicitement à l’Egypte de reprendre Gaza sous son contrôle. C’est une manière de se débarrasser du Hamas et de se soustraire des coûts financiers engendrés par l’occupation. Le problème territorial ne sera pas réglé pour autant, mais Israël ne sera plus légalement responsable de Gaza. Les Egyptiens ont jusque là toujours refusé. Une réunion de la Ligue arabe aura lieu demain (mercredi, ndlr). On n’en attend pas grand-chose à part une condamnation non franche contre Israël.



*Auteur de « Le Hamas au pouvoir. Et après ? » paru aux éditions Milan en 2006 Et de « Les Palestiniens », coll. Idées reçues, Le Cavalier Bleu, 2005

mercredi 7 janvier 2009

Ça se passe dans l’ombre

Plus de 640 morts et ce n’est pas près de s’arrêter là. Quelques roquettes continuent d’être envoyées de la bande de Gaza vers le territoire israélien, en faisant quelques victimes ici ou là. Les soldats israéliens ont débutés leur entrée sur le territoire gazaoui.

Selon des sources palestiniennes, il y aurai déjà une dizaine de morts du coté israélien et quelques dizaines de blessés. Information réfutée par le gouvernement hébreux qui n’évoque que quelques blessés dont deux ou trois graves. La guerre médiatique bas son plein sachant qu’au moindre faut pas dans les pertes israéliennes, les 85% de l’opinion publique soutenant la guerre du gouvernement hébreux, pourraient bien basculer dangereusement.

Du côté palestinien ont note plus de 640 morts dont 42 issus d’une école des Nations-Unies, pilonnées par un obus israélien. Le responsable de l’ONU pour la bande de Gaza indique que toutes les victimes étaient des civils. De leur côté, les israéliens annoncent la présence de combattants du Hamas.

C’est donc après avoir tiré des leçons de l’expérience libanaise avec le Hezbollah en 2006, que Tzipi Livni a tout prévu : depuis deux mois, les reporters et journalistes étrangers sont interdits d’entrée dans la bande de Gaza, malgré la déclaration par la haute cour israélienne, de l’illégalité de cette décision. Malgré cela, Israël est-elle en train de perdre la bataille médiatique ? Peut-être bien, car après le bombardement de l'école des Nations Unies, le monde est choqué. Comme quoi il suffit de trente morts bien placés pour choquer un monde qui reste presque inerte face à plus de 600 tués et 2 850 blessés. Les politiques israéliens, pour rattraper ce contre-coup médiatique, ont annoncé l’arrêt des bombardements chaque jour entre 11h du matin et 14h, à partir d’aujourd’hui.

Cependant Israël ne perds pas la guerre du terrain, ni celle de la colonisation : il y a deux jours, la cour suprême a rejeté la pétition des palestiniens contre le tracé d’une partie de la « frontière », c’est à dire du Mur de séparation, entre Jérusalem-Est, normalement capitale des territoires palestiniens, et sa banlieue palestinienne. Cette frontière vient donc d’être entérinée définitivement et unilatéralement par la municipalité israélienne de Jérusalem. Ce nouveau tracé, défini bien au delà de la ligne verte de 1967, dans la totale illégalité au regard du droit international, rejette de nombreux quartiers palestiniens de la ville vers les territoires et séparent de nouveau des villages en deux parties distinctes. Malgré donc le fait que les citoyens aient des cartes de « jérusalémites » donc des autorisations de rester vivre à Jérusalem, d’autant plus qu’ils travaillent à Jérusalem, payent les taxes à Israël, votent aux municipales israéliennes, payent l’assurance maladie, ils se retrouvent exclus du tracé municipal de la ville. Jérusalem-Est est donc de plus en plus, en train d’échapper définitivement aux mains des palestiniens et ce dans le plus grand silence général…
Nadia S.